Le multibanking s’impose enfin en Suisse : une nouvelle ère pour la gestion financière
Depuis la fin novembre, les particuliers en Suisse peuvent regrouper leurs comptes bancaires détenus auprès de plusieurs établissements au sein d’une seule interface d’e-banking ou d’une application tierce. Ce service de multibanking, déjà répandu dans d’autres pays européens, devient accessible au grand public helvétique via une première vague de huit banques et de deux fintechs. L’accès est gratuit pour les clients et repose sur une infrastructure commune qui marque une étape dans la digitalisation des services financiers suisses.
Le multibanking en Suisse, socle d’une nouvelle gestion financière
Le principe est simple: un client peut consulter le solde et l’historique de transactions de plusieurs comptes bancaires directement depuis le portail en ligne de l’une de ses banques ou via une application spécialisée. Dans certains cas, il devient aussi possible d’initier des paiements à partir de comptes détenus auprès d’autres établissements, sans devoir multiplier les connexions ni jongler avec différents identifiants.
Pour un ménage disposant d’un compte salaire dans une grande banque, d’un compte épargne dans une banque cantonale et d’une relation de carte de crédit auprès d’un acteur différent, cette centralisation modifie la gestion financière au quotidien. Les dépenses peuvent être suivies de manière transversale et les flux entre institutions sont plus lisibles, un point particulièrement recherché par les clients aux finances fragmentées.
Une infrastructure d’open banking portée par la technologie bancaire suisse
Techniquement, le dispositif repose sur la plateforme d’open banking bLink, opérée par l’infrastructure de marché suisse. Cette couche de technologie bancaire connecte les établissements participants et les prestataires tiers via des interfaces standardisées. Les flux de données passent ainsi par un canal commun, avec des règles d’authentification et de consentement harmonisées.
Pour les banques, l’intégration à cette architecture implique des investissements informatiques et un alignement juridique, notamment en matière de sécurité des données et de protection de la personnalité. Les autorisations doivent être explicites, limitées au périmètre de l’usage et révocables à tout moment par le client. La responsabilité en cas d’accès non autorisé ou de dysfonctionnement se répartit entre l’établissement teneur de compte, la banque “agrégatrice” et l’éventuel prestataire externe, ce qui suppose une contractualisation fine.
Cette infrastructure commune réduit toutefois le coût marginal pour chaque nouvel acteur qui rejoint l’écosystème. Elle offre aussi un cadre standard qui pourrait faciliter, à terme, l’interopérabilité avec d’autres places financières européennes engagées dans l’innovation financière autour de l’open finance.
Conséquences pour les banques suisses et la concurrence des services financiers
Pour les acteurs établis, ce multibanking modifie l’équilibre de la relation client. La banque qui offre l’agrégation devient le point de contact principal, même lorsque les avoirs restent logés dans d’autres établissements. Un grand groupe national qui propose ce service peut ainsi voir s’afficher, au sein de son e-banking, les comptes tenus par des rivaux régionaux ou par des néobanques étrangères actives en Suisse.
À l’inverse, une banque cantonale ou une caisse régionale qui se connecte tôt peut tenter de se positionner comme “vue centrale” du client, même si celui-ci conserve des produits d’investissement ou de prévoyance ailleurs. Cette recomposition de la visibilité commerciale incite certains établissements à accélérer leur offre digitale et à repenser la tarification des prestations annexes, comme les alertes personnalisées ou les modules budgétaires.
Gestion financière des particuliers, PME et enjeux de sécurité des données
Les premiers bénéficiaires observables sont les particuliers actifs sur plusieurs comptes bancaires, mais aussi les indépendants et les petites entreprises. Un cabinet fiduciaire qui gère la trésorerie de plusieurs comptes professionnels peut, par exemple, centraliser les soldes et les mouvements dans un seul tableau de bord, tout en connectant ce dernier à un logiciel comptable fourni par une fintech. Cette articulation entre banques et prestataires spécialisés illustre la montée en puissance d’une innovation financière centrée sur l’usage plutôt que sur le seul produit.
Cette évolution soulève cependant des questions précises de sécurité des données. L’agrégation multiplie les points d’accès potentiels, ce qui impose une gestion rigoureuse des autorisations, une authentification forte et des audits réguliers des interfaces. Les clients sont amenés à vérifier l’identification des applications utilisées, à contrôler les droits accordés (consultation seule ou initiation de paiement) et à suivre les journaux d’accès proposés par leurs établissements.
Les autorités suisses surveillent ces développements dans le cadre plus large de l’open finance, avec la possibilité d’ajustements réglementaires si les usages se généralisent. Entre opportunités de simplification de la gestion financière quotidienne et nécessité de préserver la confiance dans les services financiers numérisés, le déploiement progressif du multibanking esquisse un nouvel équilibre pour le secteur bancaire helvétique.